mardi 12 mai 2009

It's time to put God away ... ?






« I used to be darker and I got lighter and I got dark again... »
Et tout serait dit. Toute la carrière d'un homme résumée en ces quelques mots.
Bill Callahan ne s'y trompe pas, il sait très bien que sa carrière, aussi bien sous Smog que sous son vrai nom, se retrouve très bien dans cette image de l'oscillation entre ténèbres et lumières.
Ainsi ce n'est pas sans une certaine ironie que le Monsieur ouvre (en cette année 2009) son nouvel album par cette petite phrase. Comme un rappel pour ceux qui l'avaient déjà enterré après un mitigé "Woke On A Whaleheart" (premier album sous son vrai patronyme, qui éclatait d'une certaine gaieté qui coupait un peu trop rapidement avec un passé encore fortement présent).
Et ce nouvel album bien avant son écoute pose déjà quelques questions. Tout d'abord, le pourquoi du comment de cette pochette immonde de niaiserie (même si l'on peut supposer qu'il y a une certaine ironie, cela n'enlève pas moins la laideur de la chose); et ce titre plus qu'énigmatique "Sometimes I Wish We Were An Eagle" une lueur qui viendrait troubler les bas-fonds de l'oeuvre de l'ancien Smog?
Pourquoi pas après tout, même si dans une certaine idée collective il est impossible de dissocier ses oeuvres les plus sombres d'une approche de la grâce (prenons l'exemple parfait de "The Doctor Came At Dawn"). Mais peu importe, on ne rechignera pas à voir ce que peut donner cette excroissance aveuglante.



C'est alors avec étonnement que l'on découvre les premiers accords de cet album : "Jim Cain", là où les souvenirs fusent, le passé d'une folk gracieuse portée par la voix profondément calme de Callahan. Quelques violons viennent jouer les seconds couteaux, comme pour porter ces quelques touchés de cordes. Finalement, la lumière supposée n'est pas si proche que ça.
L'on se laisse plutôt voguer au grès d'un fleuve apaisé, qui jamais ne tend vers une destination précise.
Une traversée des vieux fleuves américains sous le doux palet du bon vieux Bill. Et ça dure ainsi pendant 3 titres. Et l'on aurait pu alors ranger cette nouvelle production comme un bon retour aux sources, mais sans rien de spécial, ni dérangeant. Mais il y a un "mais".
Bill Callahan est ce qu'il est, un artiste somme toute sincère et qui ne rechigne jamais à quelques avancées dans l'inconnu.
L'inconnu qui pointe son nez timidement sur ce "Too Many Birds". Un inconnu aux contours incertains; les flancs battus de pop à clavier; le pas saccadé d'une basse discrète; et le buste imposant de violons agiles et doucereux, aidés deçà, delà par une guitare timide.
"If You could only stop your heart beat, for one heart beat" ? Là est toute la question.


Et si ça ne vient pas ici, peut-être la batterie martiale de "My Friends" qui sous des apparences de folk gentillette se révèle d'une force mélodique éloquente, peut-être aidera-t-elle?
Le pire étant que ça continue vers l'apogée. Le sommet imparable de cet album. Sobrement appelé "All Thoughts Are Prey To Some Beast". Une mélodie aux accent teutoniques (et non pas tecktonick) dans la progression jusqu'à l'éclatement. La voix se perd, assaillie par des violons menaçants, et le confort oppressant d'une rythmique binaire. Elle se débat, tente quelques sorties comme l'on ne l'avait jamais entendu faire, pour finalement finir étouffée par une guitare gorgée de douce agressivité.
La pénombre se rapproche pour s'estomper sur un final épique.
Comme une synthèse parfaite de ce disque, "Faith/Void" se dresse près des racines et ces dérives kraut-folk. La noyade dans les eaux sombres ne sera décidément pas pour tout de suite, même si l'exaltation des nénuphars rosés par les éclaircis matinaux ne point pas non plus.
Un équilibre parfait, entre hier et demain.
Alors peut-être est-il vraiment temps de "put God away" ?

lundi 30 mars 2009

Bonnie 'Prince' Billy - I See A Darkness


Bonnie ‘Prince’ Billy
, on aimerait le présenter autrement que comme un grand moustachu, les poils drus prêts à attaquer chaque lèvre voulant s’en approcher. On aimerait le voir comme un grand sentimentaliste au cœur brisé et non comme un grizzly des bois. Mais peu importe qui se cache derrière ce pseudonyme – Will Oldham, on le sait – car la musique qu’il nous joue est terrible, terriblement sensuelle, terriblement émotionnelle. Et depuis de nombreuses années, au cours de nombreux albums, il ne cesse d’élaborer cette folk intimiste empreinte de sonorités country.

A l’heure actuelle, Will Oldham enchaine sorties sur sorties, et je ne sais où donner de la tête face à tant de compositions. Malheureusement, souvent, ces compositions ne se cantonnent qu’au seul « Ah c’est sympa ». Alors, oui, les derniers Will Oldham sont sympathiques, presque anecdotiques. C’est pourquoi, j’ai décidé de me tourner vers cet objet terrifiant, cet album à la sombre pochette.




I See A Darkness, premier album sous le nom de Bonnie ‘Prince’ Billy, est en réalité le 8ème de Will Oldham. Et avec sa sombre pochette et ce masque banc, cette pâle tête défunte et ce cadre noir, le disque possède une réputation de trve cvlte indie de la mort. Vous en frissonnez ? Moi aussi.

Tout commence avec « A Minor Place » : une ballade folk. Le cadre n’est pas entièrement posé. Il se profile sous ces arpèges délicats, sous ces compositions épurées d’où perle la lumière. Le piano, déjà, se balance sous les mains souples et légères de Will Oldham. On les imagine tapant gracieusement sur ces cordes, si tristes, si faibles. Ces simples notes, venant une à une, retentissent dans le silence. Le cadre est épuré, les mélodies délicates.
Et dans cette douce ambiance, la voix tremble sous le coup de la résonnance. Se faisant prenante, se faisant fébrile, elle éclate parfois comme de tristesse. Cette voix habitée par ces lyrics lourds de sens où il est question d’amour, de folie, de solitude, de peur, se pose sur ces compositions éthérées, seule, touchante, tremblante.
Le deuxième morceau ira plus loin, mais la pierre angulaire du disque est réelement le sublime "I See A Darkness" où tout est donné dans l’épuration et une émotion retenue.

Si le silence, la lenteur et la délicatesse sont au centre de cet album, certains titres se font plus enjoués. Ils accrochent l’oreille, vibrent, sans aucune trace de rugosité. Parfois, ce sont de réels morceaux pop addictifs. Citons « Death To Everyone », qui, malgré des lyrics très évocatrices, enchante par ses mélodies subtiles. Et l’on se prend à dodeliner de la tête en chantant : « Death to meeeee, death to youuuuu ”.

Délicatement mené, toujours touchant, ce disque fait balancer langoureusement, regrettant les élans fantasques des instants passés. Et je me balance, seule. Et les ressorts de mon sommier grincent, seuls. Sombres balades vertigineuses de solitude. Mais la tristesse semble toujours retenue. Jamais larmoyante, la voix reste simplement tremblante, prête à se casser au prochain refrain. Et au milieu de ces arpèges, entre ce piano et cette guitare, le silence s’étend, jusqu’à se faire écrasant, jusqu’à se faire matière, matière de l’œuvre.

dimanche 29 mars 2009

Tindersticks - II


Tindersticks. 3 syllabes et autant de sonorités dentales qui poussent la langue vers le palais, faisant trois petits chocs. Tin-der-sticks.
Ca a comme des airs de kitsch, des airs de pas commun.
J’ai répété plusieurs fois le mot, lui cherchant un sens. Je l’ai répété, juste pour savourer ses sonorités insolentes se succédant.
Tindersticks.
Ca sonne enfantin, je trouve.




Enfantin, comme un vieil homme joue avec ses souvenirs. Il en tisse des toiles, accroche sur ces fils émaillés des photos en noir et blanc, la coloration ternie par le temps. Lui, sa sœur, ses chaussures pleines de trous, les femmes. Et avec sa voix éraillée par le temps, il narre ses histoires improbables. Il a la voix grave, semble imperturbable, tellement grave qu’elle en devient irréelle.

Comme un conteur, comme un homme dont les sentiments ne vivent qu’à travers les mots, il est là, immobile. On imagine sa tête pliée sous le poids du passé. Le passé fait d’histoires et de comptines qui finissent mal.
Elles prennent forme sous nos yeux, ses histoires et ainsi avec lui revit cette fille : My Sister. C’est sa sœur, aveugle, pyromane, assassine. La voix se pose, calme, et narre. Ca dit des choses pas drôles mais c’est drôle quand même.

Le tempo lent comme une sieste langoureuse se fait plus rapide. Les instruments, divers et chantant, se joignent aux quelques guitares. Les sonorités sont étonnantes : elles me font penser à l’orgue de barbarie de mon enfance, celui que j’avais eu l’occasion de voir durant mon enfance, celui qui était dans la rue pavée. Je crois que je trouvais ça beau.

Ca dit des choses pas drôles. Les sonorités pop redorent l’éclat, supportent la tristesse. Imperturbable, la voix de Stuart Staples se pose sur ces instrumentations lancinantes et vacillantes. Les violons s’envolent dans un dernier éclat. Les cuivres tourbillonnent, fanfaronnent, tissant ainsi un cocon nébuleux, empli de spleen.

She’s gone, and everything is quiet now

La musique a la coloration sépia du passé, cette odeur transpirante et ocre des vieilles boites en carton, cette odeur dont on sniffe les traces afin de se faire tourner la tête. Alors, du coup, vacillante, on est un peu dérouté, un peu euphorique, un peu triste. Et le corps tremblant d’absence, on entend une dernière fois cette voix grave marteler :

She’s gone and everything is quiet now

Dès lors, il ne reste plus qu’à appuyer sur le bouton play pour relancer le disque, le disque d’un groupe anglais des années 90 au nom incongru. Tin-der-sticks. Ca des airs de kitsch. Ca sent les vieilles boites remplies de souvenirs et la tristesse. Tin-der-sticks, c’est presque un remède contre la toux, la toux qu’on aime parce qu’il faut avaler des boissons sucrées médicamenteuses.

Un spleen sirupeux, voilà tout.

lundi 23 mars 2009

" Les souvenirs c'est comme les films super-huit."



Encore Mendelson, Pascal Bouaziz, pour passer un peu plus de temps dans cette nébuleuse.
Paris m'accueille les cuisses ouvertes, entre deux sex-shop sur Pigalle on tombe sur la salle de concert.

On rentre rapidement. La première partie commence tout juste. Dégoulinant de mièvrerie et d'inutilité crasse. Et elle dure cette première partie, ils font même un rappel. Ils avaient du inviter toutes leurs familles sinon je ne m'explique pas l'engouement. Des personnes qui viennent assister à un concert de Mendelson ne peuvent avoir si mauvais goût.
Les Frères Nubucks que ça s'appelait.


On profite du changement de scène pour causer de la salle. Les Trois Baudets, salle qui a vu les premiers Higelin, Areski, Fontaine, ou encore le grand Jacques. Ça a de la gueule. Une salle pas très grande, neuve. Elle vient juste ré-ouvrir. Il n'y a que des places assises. Puis une putain de chaleur qui étouffe les pantalons.


Les mecs de Mendelson sont prêts. Ce soir Bouaziz est bien accompagné. Claviériste, batteur, guitariste et un jongleur (percussions, guitares, bidouillages). Ils sont cinq. Et c'est chose assez rare.
Ils ouvrent sur " Le Sens Commun " : " A Vivre trop longtemps dans sa tête on perd le sens commun. Il a violé puis tué la fille, croyant lui faire du bien." Y a encore quelques réglages à faire au niveau du son, mix pas assez homogène et batterie trop présente. Alors on croise les doigts pour que ça s'arrange. Et ça vient pour " La Honte ". La rythmique se fait plus discrète devant les guitares engorgées de dissonances inquiétantes.
Puis on se laisse porter, dans cette salle entre deux sex-shop. On se dit qu'il n'y a pas mieux comme toile de fond pour l'onirisme urbain et fugitif de Pascal Bouaziz. Que non définitivement y a pas plus magnifique pour transporter le sordide de cette musique.
Il n'y aura eu qu'un " Personne ne le fera pour nous #2 " aux percussions presque exotiques pour nous faire mentir. Et encore fallait voir ces guitares tordues de distorsion qui tentaient d'annihiler ses semblants d'enjouements. Sacré paradoxe.
On fait quelques pauses, juste le temps de permettre à Bouaziz de montrer qu'il est toujours aussi à l'aise sur scène. Il essaye bien de retenir un public crétin en leur promettant du sexe, mais rien y fait. Des imbéciles fuient, de peur de vivre. Juste le temps de se vider avant de replonger.
Arrive " L'Ardèche ". Superbe décharge live de furies noise : ambiantes et cinglantes.
"Monsieur " et ses guitares acérées de spleen narquois et psychotique.


Et je ferme les yeux, " 1983 (Barbara) " . Et tout ça se mélange. Les infras-basses et saturations diverses surplombent, m'écartèlent moi et mon être insignifiant, bien assis dans mon petit fauteil bien propret.
Et j'vole, transporté que je suis par le superbe de la violence de ces mecs. J'ouvre les yeux de temps en temps juste pour m'assurer que tout ça n'est pas un rêve, que tout ça c'est vrai, que cette foutue force qui me porte ne soit pas un délire, non. Mais ce n'est pas un vol imbécile. Ça tient plus de la chute libre dans un boeing, sans masque à oxygène pour se dédouaner des émotions.
Puis ça continue. Il aura fallu attendre plus de 2h10 de concert pour se prendre la fin dans les pattes. On se quitte sur " Scanner ". Comme on était venu, insouciant et vide. On ressort. Le sordide des rues n'importe plus. Puis on se laisse traîner au gré des jambes anesthésiées.
On repart les yeux crevés et les oreilles en deuil en repensant à tout ça.
Et j'marchais. J'étais comme ça, content. J'étais heureux.


" Les souvenirs c'est comme les films super-huit. Ça a comme sa propre vitesse, faut pas ralentir la machine de peur de brûler c'qui reste. Faut prendre ça comme ça vient. Je regarde et je profite. "


Setlist approximative :

Le Sens Commun
Monsieur
La Honte
Pinto
J'aime Pas Les Gens
L'Ardèche
Personne Ne Le Fera Pour Nous #2
Crétin
Bientôt Niveau Zéro
Le Monde Disparaît
1983 (Barbara)
Scanner

lundi 16 mars 2009

13 Angels Standing Guard 'Round the Side of Your Bed...





L'amour pour l'être perdu.

La perte de êtres chers a toujours été un vecteur important de création en Musique, Littérature, et autres. Le besoin de tracer par l'art une voie de sortie cousue de passion et tristesse. Il en est ainsi pour ce premier album d' A Silver Mount Zion, " He Has Left Us Alone but Shafts of Light Sometimes Grace the Corner of Our Rooms... "
Mais comme Efrim Menuck l'ancien Godspeed You Black Emperor !(GYBE!) ne fait rien comme personne; ce n'est pas pour la perte d'un être humain qu'il fait japper ses cordes, non. Monsieur Menuck pleure la perte de son chien en cette année 2000.
Wanda décédé d'un cancer durant la tournée de GYBE! .
Bien que nous puissions discuter longtemps de la loufoquerie que représente la création d'un album pour la perte d'un chien, nous nous attarderons plutôt sur l'aspect de cette oraison offerte par Monsieur Menuck ouvrant la porte au premier side-project de Godspeed You Black Emperor ! .
Qu'attendre de cette déviance du groupe réellement innovant de ces dix dernières années ?
Là repose tout l'enjeu de ce disque : trouver une place devant l'objet de culte Godspeed.
Sans tout casser, et sans rester immobile.


L'album s'ouvre alors sur quelques notes de pianos à la puissance retenue : " Broken Chords Can Sing a Little " et son piano de timidité douloureuse. Notes éparses qui s'élèvent grandes et majestueuses dans leur incertitude rejoints par des samples nous rappelant à la bonne époque de Godspeed. Et ça continue. Ce piano qui lâche au compte-goutte son harmonie oppressante ; soutenu ensuite par un violon étirant ses cordes qui plongent un peu plus l'auditeur dans le silence inquiétant des non-dits.
Les titres se suivent et se tiennent pour fondre dans cet espace sans fin où ils semblent bien impuissants devant le silence alentour. Vide qui ne se tourmente pas pour s'installer et déranger l'auditeur. Là entre le silence. Dans l'étirement des cordes et la montée d'une intensité fracassante, il guette dans l'ombre pour venir se poser sur quelques notes de pianos. Pour alourdir quelques rythmiques. Durcir le tempo. Courir vers la finitude d'une tristesse méprisante.


Il faudra attendre la voix fluette d'Efrim pour atteindre une certaine ataraxie. Sur " Movie (Never Made) " l'homme pose sa voix pour la première fois. Une coupure qui semble creuser un fossé avec les allures insistantes de Godspeed.
Et que dire de cette voix ? Fluette, hésitante et tremblante, comme pour accompagner ce piano trébuchant. Douce et fragile. Et qui laissera par la suite (sur les efforts studios suivants) exploser une puissance retenue.
Vient ensuite " Blown-out Joy from Heaven's Mercied Hole " et sa contrebasse condescendante. Les voix résonnantes laissent place à des violons vengeurs. Ils se tiennent derrière, grands et majestueux. Une ambiance palpable prête à chaque instant à s'éclater de toutes parts pour laisser libre cours à la furie sonore. La tension ne baisse pas. La contrebasse continue de marteler de façon subtile. Petit à petit le violon s'avance bientôt suivi d'un piano toujours aussi claudiquant.
Les infras-basses résonnent.
L'aliénation cérébrale. On se laisse porter comme ça amorphe par ces répétitions obsessives, ces arpèges inquiétantes et tendues. Elles n'éclateront pas. Elles n'en ont pas besoin. La tension. Une puissance maîtrisée dont les simples souffles suffisent pour l'éviscération mentale.



Et l'on arrive à ce titre. " For Wanda " pour ce chien qui aura tant inspiré. Ce chien dont la mort aura entraînée l'accomplissement d'une oeuvre à la tristesse inouïe.
L'apologie d'un silence oppressant et railleur qui s'insinue dans chaque recoin pour empoisonner les accords éthérés de son spleen impénétrable. Douleur introspective et non-dits dévastateurs dans la retenue.

dimanche 1 mars 2009

Aidan Moffat And The Best-Ofs - How To Get To Heaven From Scotland



2006 résonne dans nos cœurs comme l’année d’une déchirure, d’une rupture où, les yeux larmoyants, nous avons vus s’éloigner nos frères, nos chers barbus amateurs de whisky, de cornemuse, et de bière, pervertis par les jeux sexuels et meurtris par les femmes, ô cruelles femmes et infidélités toujours renouvelées.

Arab Strap, l’histoire d’une vie. Et puis tout a pris fin. Malcolm Middleton connaît maintenant un franc succès avec sa pop enjouée. Quant à Aidan Moffat, il semblait être le mouton noir du groupe, l’homme encrassé dans ses tourments ou, tout du moins, le seul capable de sortir un disque aussi anti-musical que I Can Hear Your Heart. Sur cet objet, il était question, entre quelques airs cinématiques, de donner à entendre une prose terriblement sexuelle : cunnilingus et double pénétration, mots obscènes toutes les deux oreilles. Pour tout non-anglophone, le disque se révélait aussi inaccessible qu’un Metal Machine Music sous prozac (oui mais non, l’accent écossais, c’est franchement dur à comprendre alors la qualité littéraire des textes ne suffit pas.)

Sauf que vous imaginez bien que si je brosse un si sombre portrait de Moffat, c’est pour laisser libre cours à un groupisme des plus intacts par la suite.
Et, effectivement, que dire sinon que notre cher ami sort ici un joli petit disque ? Un disque rompant avec sa carrière solo, carrière abrupte aux confins de l’expérimental. Et parce qu’il est accompagné d’Alun Woodward des Delgados, ainsi que Stevie Jones qui a joué avec Isobell Campbell et Mark Lanegan, l’album s’annonce directement comme un petit soleil au dessus de nos tête, où il est question de rythmes enjoués et de mélodies cristallines. On trouve ici des influences indie pop, voire twee pop, peut être un peu linéaires mais toujours sucre d’orge.

Etonnant, le disque devrait pousser quiconque ayant placé Moffat au rang des inécoutables à revoir son jugement. Tout d’abord, écoutez ce single imparable à propos d’une grosse blonde et du charme masculin de Moffat qui - constate-t-il - décroit avec l’âge. Ah bon ? Et le voici, pour confirmer cette information, s’exhibant sur une vidéo. Moffat avec sa grosse barbe épaisse se plie au ridicule du mime. Avec ses yeux, ses doigts, et ses expressions du visage, et ce même sentiment de débilité charmante et d’autodérision, il décrit et conte visuellement ses histoires.

Arab Strap et les déboires alcooliques se font loin. Quelques réminiscences subsistent. Prises au tournant de certain morceaux et automatiquement tournées en dérision, elles colorent ce disque d’un certain charme. Sur « oh men », une ambiance terriblement écossaise est mise en avant, et au milieu de cet esprit pub et chorale, il est question d’érection. Thèmes chers comme toujours à l’énergumène. Et c’est dans ces thèmes, passablement édulcorés mais toujours présents, que se fait sentir cette touche, cette dimension Arab Strap, ce paradoxe écossais l’appelera-t-on, entre romantisme, érotisme, fond de tiroir, désillusion et gueule de bois. Mais alors qu’Arab Strap se perdait dans les méandres d’une vie emplie de noirceur, ici, le ton est enjoué. Même si l’on retrouve une certaine tristesse, une certaine désillusion, entre quelques singles pop, avec par exemple cet « Atheist Lament » : une voix rauque et grave, quelques accords ; cette tristesse se fait lointaine, vaine et peu présente.

Les violons se baladent langoureusement sur leurs cordes, les beats et autres rythmes d’électronique cheap pulpent le tout d’une ambiance irréelle et continuent d’élaborer ce même état merveilleux et harmonieux, empli d’une douceur incommensurable.
Overdose de friandises, là est l’écueil. Il parait évité par quelques thèmes sombres et autres airs folks, mais le tout se perd en une confuse douceur évanescente. Pour preuve, sachez que ce disque est sorti pour le jour de la St Valentin en édition spéciale. Un cadeau pour l’être cher et un lot de petites babioles dont je n’ai pas relevé l’utilité. Il semblerait qu’un billet d’Aidan Moffat fasse partie du coffret.

Une boucle bouclée. Au final, il reste peu de choses à dire. En effet, c’est peut être par sa monotonie que le disque pèche le plus. Les réécoutes faiblissent la chose. Mais toujours les airs enchantent, et les mêmes thèmes chers à l’écossais se retrouvent. L’écosse. L’amour. Le sexe.
Et c’est surement ce morceau, aux relents slowcoriens, « A Scenic Route To The Isle Of Ewe» qui a retenu le plus mon attention. Un morceau, boite à rythme et cordes langoureuses crissant parfois, et les thèmes terriblement sensuels et érotiques portés par cette voix éraillée de notre Aidan Moffat, petit Aidan Moffat, oh oh oh.

The Firstborn is Dead.







L'annonce d'un orage au loin. Les rues de Tupelo sont submergées par une rythmique rutilante.
Au milieu, un homme. Nicholas Edward Cave qu'il s'appelle. Même qu'il reste planté là ce débris, et il gueule en riant dans sa démence, offrant son corps à l'éclatement des éléments.
La tornade avance au rythme psychotique de la basse, les riffs balancent les vagues. Restera bientôt plus rien. Même pas ce damné qui s'agite comme un dépravé. Le front haut, les cheveux en bataille, la rage aux mains, et la mort en bouche.



Ainsi est le début de The Firstborn is Dead, deuxième album de Nick Cave et ses Bad Seeds, le tout empaqueté en 1985.
Il arrive après un premier album ( From Her To Eternity) qui malgré des qualités certaines, laissait un certain goût d'inachevé sur la langue.
Et voilà ce deuxième album, qui rompt avec le passé (The Birthday Party) et tend à s'éloigner d'une étiquette post-punk qui colle douloureusement à la peau.


Ici on cause de crasse. D'un blues qui déchire la peau. Celui du Sud, des belles années. Le blues d'un "Blind Lemon" Jefferson (qui se voit sacraliser sur le disque) ; le blues d'un John Lee Hooker pour qui Cave voue un culte; celui d'un Cave plus sombre qu'auparavant, fortement influencé par le roman qu'il a publié peu avant la sortie du disque (And The Ass Saw The Angel); et son thème récurrent de la tempête, d'un orage apocalyptique presque biblique.
Un blues crachant qui s'accouple à l'univers du Monsieur, pour devenir ce spleen oppressant et mortuaire.


Mick Harvey martèle les fûts comme un psychopathe tout droit sorti de l'asile du coin; Blixa Bargeld se tient de son côté à martyriser sa guitare aussi bien qu'il le peut; Barry Adamson s'occupe de détruire les simulacres de route à coups de basse étouffante; et Nick Cave là, toujours grand, un chaman de la démence, apôtre de la désolation sillonnant l'atmosphère de sa voix profonde et inquiétante, en oubliant pas bien entendu de passer à son instrument de prédilection, un piano bancal et claustrophobe qui semble dégurgiter des notes qui le brûlent. Dans un effort mortifère il sème ses notes maladives.


Et on s'arrête sur ce morceau : Knockin' On Joe. Son rythme saccadé, comme un vieux bluesmen amoché, d'une démarche claudicante, il trimballe sa vieille carcasse. C'est fastidieux. Le piano l'accompagne dans le caniveau, poussé par une guitare agressive, des riffs éparses d'une violence malsaine. Et au milieu. Lui, ce pauvre mec, qui se déchire les entrailles à vomir ses dernières paroles, 'fait gémir son âme comme une traînée. L'auto-mutilation, voilà c'que c'est. Ce fils de putain gigote comme un jeune veau. Il parle de cette fille, Nancy, et de sa robe rouge et or, ou l'inverse la mémoire se fait traîtresse. Et il gueule. Il veut pas qu'on l'appelle. Veut crever la bouche ouverte, l'âme consumée par sa démence, en gardant près de lui le souvenir des bras de sa Nancy. "You cain't hurt me anymore", qu'il dit, puis il s'éteint dans la sueur des sentiments, dans le goudron collant de son sang, il arrête de remuer, figé, avec ce regard de lyrisme haineux.


Le vent du Sud aura beau souffler son vent aride sur The Six Strings That Drew Blood, le malaise restera. Comme l'impression gluante d'assister à un théâtre des supplices, où l'harmonica le plus niais est capable de balancer des couteaux.
Puis y a toujours cette voix si profonde, qui dès qu'elle le peut explose d'un volcan de schizophrénie insalubre et dérangeante. Cette voix qui remue, qui s'écorche les côtes de son souffle ardent, qui expose son âme mutilée à tous, qui jette ses tourments sur la place publique. Pendant un instant on pense qu'elle demande l'absolution, puis elle s'emballe et inonde de sa crasse tourmentée les rues. Écorchée et plaintive elle s'insinue dans les conduits auditifs pour descendre jusque l'estomac et prendre les tripes, elle tape là pour ne plus partir, elle déchiquette, et enflamme le reste.
Elle ramène à ta platitude, à la petitesse de ton être dégueulasse. Elle te plaque. Face dans la boue. C'est à peine si tu peux réagir; et tu lèves les yeux pour plonger dans le regard du dément à la longue crinière noire qui se penche devant toi, son sourire moqueur aux lèvres. Son enfer est maintenant le tien, et ne te quittera plus. Alors ce connard au regard sombre peut bien se barrer, il sait que maintenant tu comprends. Il t'a contaminé de son spleen tuberculeux.